L'art de capturer la famille : leçons de photographie intime avec Ana Casas Broda
Sur Lenscratch, la publication américaine de référence pour la photographie plasticienne, un dialogue est publié cet été entre deux femmes qui partagent une obsession commune: raconter la famille…
Claire Vidal·mis à jour 20 août 2026

Sur Lenscratch, la publication américaine de référence pour la photographie plasticienne, un dialogue est publié cet été entre deux femmes qui partagent une obsession commune: raconter la famille comme on arpente une maison, pièce après pièce, saison après saison. Anastasia Sierra interroge Ana Casas Broda, photographe mexicaine d'origine espagnole, dont le travail s'étend sur des décennies autour de la maternité, du corps et de la mémoire. Pour celles et ceux d'entre nous qui accompagnons des unions en Provence, cette conversation éclaire quelque chose d'essentiel sur la durée, la patience et la manière dont une image peut contenir le temps.
Une œuvre qui prend racine dans l'intime
Ce qui frappe, quand on parcourt l'entretien, c'est l'ancrage profond de Casas Broda dans les mêmes espaces domestiques. Ses images naissent dans des pièces sombres et nues, entre un sol jonché de papier toilette et un lit d'hôpital, là où ses enfants s'agitent autour de son propre corps à demi enveloppé. Kinderwunsch, son livre publié par La Fábrica en 2014 et nommé l'année suivante pour le Deutsche Börse Photography Foundation Prize, rassemble ces fragments — peaux, aiguilles, cicatrices, mains qui tirent et serrent — comme on relierait les pages d'une même lettre. Casas Broda co-dirige aussi depuis 2012 Hydra, un atelier d'édition à Mexico qui a produit plus de quarante livres de photographes latino-américains, convaincue que l'image n'existe vraiment qu'une fois tenue entre les mains, feuilletée, ralentie.
Je retrouve, dans cette obstination à revenir aux mêmes lieux, une disposition que je reconnais chez les photographes de mariage qui durent. Ce n'est pas l'éclat d'une heure qui fait une œuvre, c'est la répétition d'un regard. Les reportages que j'ai accompagnés en Lubéron ou sur la côte d'Azur m'ont appris qu'une journée réussie n'est jamais une suite de poses: c'est une présence assez longue pour que les corps oublient l'objectif, assez discrète pour que les gestes vrais reviennent.
Ce que cela change pour un mariage
Pour les couples qui préparent leur union, la question se pose plus tôt qu'on ne croit: souhaitez-vous un fichier numérique bien classé dans un cloud, ou un objet qu'on peut ouvrir dix ans plus tard et qui restitue le tremblement d'un matin précis? Le second choix exige un photographe qui accepte de ne pas tout maîtriser, qui laisse entrer l'imprévu, qui sait que l'émotion se loge dans les marges plutôt que dans les centres composés.
Lire cet échange me ramène à trois gestes que je veux continuer à défendre dans mon propre travail. Demander aux mariés ce qu'ils veulent oublier autant que ce qu'ils veulent garder, parce que les tensions du matin, les rires nerveux, un bouton de manchette qui refuse de coopérer, sont souvent ce qui rendra une image vraie dans une décennie. Rester disponible plutôt qu'occupé à cadrer: le corps d'une mariée qui se prépare avec sa mère n'est pas un sujet à capturer, c'est une confiance à honorer. Et penser l'objet final au-delà de la livraison numérique — un livre relié, un coffret d'archives, un tirage qu'on peut encadrer — pour transformer une prestation en transmission.
Un mariage, finalement, ressemble à ce que décrit Casas Broda: non pas un seul jour parfait, mais une strate parmi d'autres dans l'épaisseur d'une vie commune. Le rôle du photographe serait alors d'enregistrer cette strate avec assez de justesse pour qu'elle reste lisible, et suffisamment de douceur pour ne pas la figer.